Monster - Death Note n'est pas seul à l'Olympe des Manga

Je vous livre ici un très bon article sur monster trouvé à l'adresse suivante :

http://www.global-manga.com/article297.html

Série fleuve de dix-huit tomes, Monster a su rapidement s'imposer comme une série phare, autant pour le lectorat japonais que pour le lectorat européen. La preuve en est les cent millions d'exemplaires vendus, les multiples récompenses qui en ont couronné le succès, la récente adaptation en anime... sans parler du projet de film, actuellement en cours. Bref, vous l'aurez compris, Monster fait désormais partie de ces classiques incontournables. Phénomène intéressant, ce thriller dans la lignée de "Seven" et du "Fugitif" a également permis à de nombreux lecteurs européens réfractaires d'accéder au manga. Comment Naoki Urasawa a-t-il réussi ce tour de force ?

AU COMMENCEMENT...

1986, Düsseldorf, Allemagne de l'Ouest. Le docteur Tenma, jeune génie en neurochirurgie, a quitté le Japon pour venir pratiquer en Allemagne. Promu à une belle carrière et fiancé à la fille du directeur de l'hôpital, tout semble lui sourire. Jusqu'au jour où sont admis deux enfants aux urgences : une gamine en état de choc (Anna) et un garçon (Johann), blessé d'une balle dans la tête. Les deux jumeaux ont été retrouvés auprès des corps sans vie de leurs parents adoptifs. Alors qu'on lui impose d'aller s'occuper du maire de Düsseldorf, victime d'une rupture d'anévrisme, Tenma, plutôt que de rallumer la flamme politique et économique de la clinique, choisit de sauver la vie du gamin, hospitalisé plus tôt. Si le garçon est sauvé, le maire meurt, et c'est alors la lente chute pour Tenma... jusqu'à ce que, mystérieusement, ceux qui bloquaient l'ascension de Tenma meurent et que les jumeaux disparaissent.

Neuf ans plus tard, alors qu'une série de meurtres frappe l'Allemagne, Tenma se retrouvera face à Johann et comprendra qu'il a en réalité sauvé la vie d'un monstre. S'engage alors pour Tenma une course poursuite à sa recherche, alors que lui-même, suspect numéro un, est inlassablement traqué par un flic borné, le commissaire Runge.

L'EUROPE : UN DEPAYSEMENT ASSURÉ

Une des grandes originalités du manga tient à son lieu d'action, peu banal pour un lecteur de mangas : l'Europe. Pourquoi ce choix ? Car si l'un des thèmes centraux de la série est bien le voyage, ou plutôt l'errance, la surface géographique est impressionnante, partant de l'Allemagne pour aller explorer la République Tchèque, non sans un petit détour par le sud de la France.

Réceptacles de cultures slaves et germaniques, ces régions sont pour les Japonais nimbées de fantasmes alimentés par l'attrait de l'exotisme. L'ailleurs fait rêver, c'est bien connu. A travers la fuite de Tenma, Naoki Urasawa fait voyager son lecteur à la découverte de nouveaux horizons, de nouvelles cultures, à la rencontre de l'Autre. Le dépaysement provoqué par cet univers européen est certainement l'une des raisons du succès de la série au Japon. Et, pour aider ses lecteurs à entrer dans cet univers, l'auteur décrit la quête d'un Japonais expatrié... ce qui permet de conserver un lien. On notera à ce propos une référence quasi explicite à Tezuka, père du manga et auteur phare pour Naoki Urasawa, qui fait de son docteur Tenma un nouveau Blackjack.

LE CHOC DES CULTURES

Entre Tenma, japonais, et le lieu dans lequel il évolue, l'Europe, ce sont véritablement deux cultures qui s'opposent. Et Naoki Urasawa en joue avec humour. De multiples petits détails nous livrent des informations sur la vie japonaise. La tradition familiale, tout d'abord, qui a conduit Tenma à venir pratiquer au Japon : en effet, benjamin de sa famille, il était voué à une piètre carrière puisque c'était à l'aîné de reprendre le service de l'hôpital. On nous parle de cerfs-volants, loisir extrêmement répandu au Japon, ou des « o-matsuri », fêtes populaires traditionnelles, qui remplacent en quelque sorte les fêtes foraines. On retrouve à plusieurs reprises l'incompréhension occidentale face à la politesse japonaise, notamment lorsque Tenma, remerciant le journaliste Maurer qui l'autorise à fouiller dans les archives, le salue en s'inclinant : « C'est donc ça, la politesse japonaise ? », rétorque ce dernier, avant de répondre, ironiquement, « je vous en prie ».

Les références à la nourriture sont également extrêmement nombreuses. Lorsque Tenma prépare un repas pour remercier son instructeur de lui avoir appris à tirer, on voit soudainement l'ex-soldat complètement démuni face aux baguettes qu'il ne parvient pas à manier, ce qui fait rire Tenma, réaction assez courante des Japonais observant des Occidentaux se débrouiller pour la première fois avec des baguettes... On retrouvera un épisode similaire lorsque Tenma, accueilli dans un environnement modeste, prépare pour remercier ses hôtes un plat de cuisine japonaise. Démarche révélatrice de l'importance de la nourriture comme élément de communication entre hommes de cultures différentes. Plus encore que la langue écrite ou orale, c'est la langue au sens du goût qui permet à des personnes étrangères de partager et d'échanger quelque chose.

Mais l'épisode central dans lequel Naoki Urasawa s'amuse avec les frontières culturelles est celui où le commissaire Runge rencontre des Japonais, et tente de se mettre à la place de Tenma. A travers les yeux de Runge, il nous donne une vision des comportements des Japonais expatriés, et ce que ceux-ci inspirent aux Occidentaux. Tout commence avec le mot dômo, qui suscite de la part de Runge cette réflexion : « Voilà des gens bien incompréhensibles ». A travers l'austère commissaire Runge, c'est la manière dont les Japonais sont perçus qui est ici analysée : en un mot, trop polis et trop souriants.

Runge devient ici le représentant de tous les étrangers rencontrant des Japonais pour la première fois. Mais à l'inverse, Naoki Urasawa souligne avec humour les clichés souvent tenaces que conservent les Occidentaux sur le Japon. Nous voyons ainsi Runge corriger ses connaissances sur le Japon après s'être aperçu que les Japonais ne portent plus de kimonos quotidiennement : clin d'½il moqueur à l'égard de ceux qui voient encore le Japon comme le pays des samouraïs et des geishas... Lors de leur rencontre, Runge ne manque pas de surprendre les Japonais en les saluant d'un dômo, auquel ceux-ci répondent par des félicitations, encore un trait caractéristique de l'attitude des Japonais face à aux Occidentaux, toujours surpris et flattés lorsque ceux-ci connaissent quelques rudiments de japonais. Enfin, l'inévitable karaoké où passe My Way complète le tableau de ces Japonais expatriés qui aiment se retrouver dans des endroits leur rappelant leur pays d'origine.

Ce décalage culturel permet donc à Naoki Urasawa de glisser dans ce thriller sombre et violent quelques respirations, ses pointes d'humour adressées autant aux Japonais qu'aux Européens.

UN RÉALISME SAISISSANT

Si Naoki Urasawa peut ainsi jouer avec les fossés culturels, c'est parce que sa représentation de l'Europe est parfaitement conforme à la réalité.

Vous ne trouverez pas dans ce manga les stéréotypes graphiques habituels : ni grands yeux, ni taille parfaite, ni personnages lisses. Non. La série se déroulant en Europe, pour une fois les Asiatiques font asiatiques et les Occidentaux... occidentaux. Ils ne sont pas physiquement parfaits, mais chacun des personnages possède des traits particuliers facilement reconnaissables. Le réalisme des émotions est particulièrement saisissant.

La précision graphique des paysages est à couper le souffle : aucun détail n'a été négligé. Les tavernes et petits restaurants, l'architecture des petites villes allemandes, les maisons à colombages – pour ne citer que quelques exemples – retranscrivent parfaitement le paysage allemand. Il en est de même pour Prague, que ce soit la place de la République ou encore le pont de Cedok, ainsi que pour le sud de la France, où l'on retrouve avec exactitude le port de Nice, puis les petites villas de provence.

Ce souci du détail a probablement conduit Naoki Urasawa à travailler à partir des photos, comme on le voit lors de la représentation de la bibliothèque de Munich ou de la place de la République à Prague, ou bien même à les intégrer directement dans ses planches, ce qui est flagrant lors de l'arrivée de Grimmer à Praque.

Qu'il s'agisse des intérieurs des maisons allemandes, de nourriture, de boisson ou d'autres coutumes, tout est minutieusement étudié. Naoki Urasawa a parfaitement respecté la réalité. Les plats allemands, par exemple, sont toujours représentés avec un souci du détail qui montre une véritable volonté de la part de l'auteur de retranscrire les m½urs de la société européenne.

Ce dessin est frappant de réalisme : en incorporant ainsi à son récit des détails de vie des régions que Tenma traverse, Naoki Urasawa, formidable observateur des us et coutumes, ne nous fait pas douter une seule seconde que nous sommes en Europe.

UN CONTEXTE HISTORIQUE PRÉCIS

Ce qui est par ailleurs frappant, c'est l'exactitude historique du contexte choisi par l'auteur. Car la période choisie pour placer son histoire n'est certes pas innocente.

L'histoire débute en 1986, c'est-à-dire avant la chute du mur de Berlin, et cela nous est précisé dès la première page : « Düsseldorf, Allemagne de l'Ouest ». Les Liebert, parents adoptifs des jumeaux, viennent d'y trouver refuge. Lors de leur interview télévisée, ils déclareront qu'ils ont enfin la sensation de pouvoir s'exprimer en toute liberté. Avec leur assassinat, les problèmes entre Est et Ouest seront évoqués, suite à l'hypothèse d'un acte terroriste politique. Ces premières pages donnent le ton, car c'est bien dans ce contexte de guerre froide que se trouve la clé du récit.

L'essentiel du récit se déroule dans les années 90, dans l'Allemagne de la réunification, dans ce pays déchiré qui tente péniblement de se reconstruire.

La chute du mur de Berlin ne permet pas encore d'effacer les horreurs du passé. Les personnages sont marqués par les événements qu'ils viennent de subir, et l'Allemagne prend lentement conscience que cet acte libérateur ne résout en rien les problèmes préexistants. La déception se fait partout ressentir : « Quand le mur de Berlin est tombé, je pensais que le monde changeait, mais je n'ai encore rien vu », déclarera un habitant, alors que l'on assiste à une recrudescence de la criminalité, qui accroît la peur et favorise le racisme : « Avec leur histoire d'Europe unifiée, le problème c'est qu'on se retrouve avec un afflux de types des quatre coins du continent, et pas les meilleurs », constate un autre.

Un climat de méfiance qui favorise la formation de groupuscules néo-nazis, auxquels Tenma se retrouvera confronté, en tant qu'étranger. Crânes rasés et croix gammée, ils obéissent en réalité à une organisation d'extrême-droite, dont le but est de créer un nouveau pouvoir, dont le chef serait Johann, sorte de « nouvel Hitler ». Il est d'ailleurs intéressant de noter, au passage, que le physique de Johann correspond parfaitement au profil aryen – blond aux yeux bleus : simple coïncidence ? Parmi les principaux membres de cette organisation se trouve Peter Capek, Tchèque venu se réfugier en Allemagne peu de temps avant la chute du régime communiste. Cet homme de l'ombre, personnage essentiel dans l'histoire, porte le nom d'un des plus célèbres écrivains tchèques, Karl Capek, ayant tourné en dérision le national-socialisme : là encore, pur hasard ?

Pour instaurer leur nouvel ordre, l'organisation n'hésite pas à éliminer ceux qu'ils considèrent comme des « déchets de l'humanité », les étrangers, et, principalement, les immigrés turcs. Les problèmes de l'intégration des turcs ont été bien réels, et Naoki Urasawa sait les retranscrire avec réalisme, même si, soulignons-le, pour ce dernier tous portent la moustache, ce qui est un peu cliché. Toujours est-il que l'incendie lancé par l'organisation néo-nazie dans le but d'anéantir les immigrés turcs fait partie d'événements qui ont bien pu se produire. S'ils ne réussiront pas leur projet, on remarque néanmoins qu'ils parviendront à faire détruire le quartier... dont la pauvreté est soulignée à maintes reprises, que ce soit avec les prostituées turques, ou avec le cabinet illégal de cette jeune infirmière vietnamienne qui fait son possible pour sauver les habitants n'ayant évidemment pas les moyens de payer des frais d'hospitalisation.

Ce climat d'angoisse était bien réel dans cette Allemagne de la réunification, à ce moment de l'histoire, et en un endroit où tous les démons politiques et spirituels peuvent se croiser, face au désarroi d'un peuple qui aura connu durant le xxe siècle toutes les horreurs de presque toutes les formes de dictatures. Naoki Urasawa se base sur des événements historiques réels pour retranscrire cette atmosphère sombre et trouble, qui constitue le cadre idéal à son récit.

RÉSURGENCE D'UN PASSÉ TROUBLE

Ceux qui ont déjà lu certaines ½uvres de Naoki Urasawa le savent : celui-ci est passé maître dans l'art de brouiller les pistes, en mêlant subtilement passé et présent. Un passé qui est la clé du présent, mais qui apparaît par bribes, par petites touches imperceptibles, qui construisent lentement le puzzle effrayant de la vérité. Et quoi de mieux, alors, que de placer le cadre de cette histoire sombre dans un pays au passé récent suffisamment trouble et torturé pour y trouver matière à inventer bon nombre de mystères et de secrets ?

La réunification et la fin de la guerre froide traînent son cortège de fantômes. Les personnages ont souvent deux vies, une en ex-RDA et une actuelle, si bien que personne n'est réellement qui il prétend être. Tous les hauts fonctionnaires communistes, qui vivaient dans les maisons des Juifs fortunés ayant fui le nazisme, ont rapidement quitté l'Allemagne, effaçant toutes traces de leurs actions, comme ce sera le cas, par exemple, de l'ex-directeur de l'orphelinat 511 Kinderheim. On s'aperçoit brusquement que le commissaire de la police de Prague est en réalité un ex-membre de la police secrète de Tchécoslovaquie, la STB, qui exerçait la répression de la liberté lors de la guerre froide et armait des groupes terroristes d'extrême gauche dans le monde entier. Franz Bonaparta, le mystérieux « homme de la Villa des Roses », membre du gouvernement tchèque et écrivain pour enfants, est en réalité un allemand, Karl Poppe, qui a fui l'Allemagne juste avant la chute du mur de Berlin.

Autant de personnages qui tentent de cacher leur passé, lequel va brusquement refaire surface. Et lorsque le passé resurgit, c'est avec ses horreurs. A ce titre, la découverte, lors de l'incendie de la « Villa des Roses », de nombreux ossements, témoins du massacre perpétré quelques années plus tôt, en est un des exemples les plus marquants.

EUGÉNISME ET MANIPULATION PSYCHOLOGIQUE

Et là où passé et présent se rejoignent, c'est dans le « Plan » qui a donné naissance au Monstre. Car cette errance à travers l'Europe n'est qu'un long et douloureux voyage dans le temps, à travers lequel Johann part à la quête de son passé tout en le détruisant sur son passage. Et ce que l'on apprend surpasse toutes les horreurs. Naoki Urasawa fait de l'eugénisme la base de son histoire.

Cette longue enquête commence par la découverte, dans l'ex-Berlin Est, du 511 Kinderheim. Dans cet orphelinat avaient été recueillis, ou plutôt détenus, des enfants d'opposants politiques, de gens dont la fuite vers l'Ouest avait échoué, d'hommes politiques emprisonnés ou encore de personnes accusées d'espionnage. En relation directe avec les ministères de la Santé et de l'Intérieur, il s'agissait en réalité d'un laboratoire où des expériences étaient menées sur les enfants afin d'en faire des modèles du système communiste, des guerriers. Des études sur la transformation psychologique des êtres humains, visant à une altération complète de la personnalité. Un véritable centre de lavage de cerveau dont le but était d'annihiler en eux tout signe distinctif d'individualité, en effaçant leur mémoire, pour faire naître des êtres dépourvus de tout sentiment. On en voit le résultat chez Grimmer, élevé au 511 Kinderheim. Il a perdu toute identité propre, n'a pas de nom et ne connaît plus aucun sentiment : « Comment faut-il que je réagisse, dans ce cas-là ? », demandera-t-il à plusieurs reprises. « Dois-je rire ? Pleurer ? Je ne sais pas... ». Cet orphelinat connaîtra une fin tragique avec l'arrivée de Johann, qui provoque un vent de folie entraînant une véritable boucherie dans laquelle enfants, directeurs et surveillants s'entretuent.

Mais on apprend que les pratiques de ce centre étaient en réalité basées sur des expériences menées quelques années auparavant, en République Tchèque, par un certain Franz Bonaparta. De mystérieuses classes de lecture effectuées par ce dernier à la Villa des Roses, et qui ont pour singulier effet de changer le comportement des enfants. Peu à peu, les enfants ne ressentent plus rien, au point de ne plus vouloir de leur propre nom. Ces expériences de lecture, reproduites sur les enfants immigrés par Peter Capek, conduiront ceux-ci à se suicider ou à s'entretuer.

Ces expériences psychologiques réalisées sur les enfants visaient à détruire leur identité. Car telle est bien la problématique inhérente à la série. Avoir un nom, c'est pouvoir se définir par rapport à l'autre et par rapport au monde. C'est se positionner en tant qu'individu, en tant qu'être singulier et unique. Appeler l'autre par son nom, c'est lui reconnaître son existence. Or, dès la naissance des jumeaux, ce premier signe d'identité leur est refusé : « Pas besoin de nom », dira Franz Bonaparta à leur mère. Selon les principes de l'eugénisme, les parents des jumeaux avaient été sélectionnés selon des critères bien définis : race, intelligence, aptitudes physiques et résistance. Ainsi, toutes les conditions étaient réunies pour donner naissance à une nouvelle « race », la « race des élus ».

Mais le sort réservé aux jumeaux est bien plus complexe. Le « Plan » visant à créer le Monstre repose entièrement sur ce conte, « le Monstre sans nom », écrit par Franz Bonaparta. « Il était une fois un monstre qui n'avait pas de nom. Le monstre voulait plus que tout avoir un nom. Alors, il partit en voyage à la recherche d'un nom. Mais le monde est vaste... Alors le monstre se sépara en deux. L'un partit vers l'Est. Et l'autre vers l'Ouest. » Nous suivons alors le Monstre de l'Est, qui, en échange d'un nom, rentre dans le corps de plusieurs personnages et les rend plus fort... jusqu'au moment où, les ayant dévorés, il redevient un monstre sans nom. Ce dernier trouve enfin un nom qui lui plaît. Il se retient alors de dévorer le petit garçon mais, à la place, dévore tout son entourage. Les retrouvailles entre les deux monstres marquent la fin du conte : « Un jour, il rencontra le monstre qui était parti vers l'Ouest. "J'ai trouvé un nom. C'est un joli nom." Alors, le monstre qui était parti vers l'Ouest lui dit : "On n'a pas besoin de nom. On peut être heureux sans avoir de nom. Parce que nous sommes les monstres sans nom. Le petit garçon mangea le monstre de l'Ouest. Et, alors qu'il avait enfin un nom, il n'y avait plus personne pour l'appeler par ce nom. Johann, c'est pourtant un si joli nom. » Ce conte est la clé de toute la série. Il explique l'extraordinaire capacité de Johann à changer d'identité tout au long de la série. Johann ne peut avoir de nom, et c'est pourquoi il tue, les uns après les autres, tous ceux qui lui ont reconnu un nom, c'est-à-dire qui l'ont reconnu en tant qu'individu. Il fait ainsi le vide autour de lui pour créer, à la fin, ce monde sans nom, dans lequel il sera seul.

S'immisçant au plus profond de l'âme de chacun, il rouvre d'anciennes blessures et profite de la faiblesse identitaire des individus pour les manipuler psychologiquement. Il les pousse ainsi au suicide ou au crime, à sa guise, avec une froideur impassible. Cette absence de sentiment, provoquée tout d'abord par la négation d'identité, trouve ses racines dans la suite du « Plan » organisé par Franz Bonaparta. La manipulation psychologique des deux enfants est en effet à son apogée avec la tragédie de la Villa des Roses. Anna est enfermée pendant plusieurs jours dans l'obscurité. Lorsqu'on la fait sortir, c'est pour assister au massacre des 46 personnes qu'elle verra mourir sous ses yeux. Autrement dit, son premier contact avec le monde extérieur depuis son enfermement est la mort, une vision de la fin. Et c'est cette vision qu'elle racontera à Johann, en détail. Avoir choisi comme personnages des jumeaux n'est pas innocent. Nous connaissons ce lien très fort que des jumeaux peuvent entretenir, et qui est poussé à son paroxysme avec Johann et Anna : « Tu es moi, et je suis toi », déclarera à plusieurs reprises Johann à Anna. Ce lien provoquera chez Johann une identification complète avec sa s½ur, au point de croire que c'est lui qui a vécu cette scène. C'est cet événement qui marque la perte de tout sentiment chez Johann, et cette conviction que « ce n'est pas dans la vie que se trouve l'égalité, mais dans la mort ». Sa scène d'apocalypse est une vision de la mort, un monde de désolation, dévasté, où plus rien n'est défini.

« Regardez-moi ! Regardez-moi ! Le monstre qui est en moi est en train de grandir ! ». Ce message, qui reprend une phrase du conte, marque également la lutte de Johann entre l'acceptation d'un nom, d'une identité, et l'impossibilité d'y parvenir, en tant que « monstre sans nom ». Au-delà, cette schizophrénie pointe la potentialité de chaque individu à basculer dans le mal. La frontière est ténue, et peut vite être franchie. Tenma lui-même en fera l'expérience. Lui qui, au début de la série, croit fermement que chaque vie a le même prix, prend sur lui d'avoir laissé en vie ce monstre qu'est devenu Johann, et part à sa recherche pour le tuer : dès lors, il ne se considère plus comme un véritable médecin, mais comme un assassin en puissance.

Ce thriller psychologique trouve ses racines dans cette problématique fondamentale, celle de l'identité. A ce titre, l'Allemagne, berceau de la psychanalyse, était le lieu idéal où construire son récit. Les régimes totalitaires, nazisme et communisme, ont réellement mené des expériences sur l'eugénisme. La destruction de la personnalité et de l'individualité dans les camps de concentration, où les hommes ne sont plus que des numéros, rejoint également les expériences psychologiques menées dans la série. Notons, également, à la fin de la série, une référence au Choix de Sophie, de William Styron. Cette mère amenée à choisir entre ses deux enfants celui qui ira en camp de concentration sera marquée psychologiquement à vie, comme la mère des jumeaux le sera. Enfin, le contexte choisi, une Allemagne qui tente péniblement de se reconstruire une identité, est un terrain idéal pour y placer ce monstre qui se sert précisément des doutes et faiblesses identitaires des personnages pour les manipuler psychologiquement.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur une ½uvre aussi riche et complexe. Outre le talent scénaristique de Naoki Urasawa, il me semble néanmoins que toute l'originalité de cette série repose sur son cadre. Cette vieille Europe de l'Est en reconstruction, au passé trouble, dégage une ambiance sombre et violente parfaitement adaptée à la naissance d'un Monstre. Au-delà, le lieu et l'histoire sont intimement liés, et même interdépendants : Monster n'aurait pu se dérouler ni à un autre endroit, ni à un autre moment. Le réalisme graphique de Naoki Urasawa, la précision des détails, dénotent un travail de recherche extrêmement poussé : celui-ci a d'ailleurs effectué un long voyage en Europe pour se documenter. Et c'est justement, à mon avis, ce réalisme et cette exactitude qui en ont assuré le succès. Si pour les Japonais le choix de l'Europe permet un dépaysement le plus complet, un voyage vers l'Autre et l'Ailleurs, c'est peut-être justement ce choix qui a permis un succès aussi fulgurant chez les lecteurs européens, et notamment chez ceux réfractaires aux mangas : il fournit ainsi un sentiment de sécurité, car nous sommes en terrain connu. De là, il ne reste plus qu'à se laisser porter par ce thriller haletant.

Le réalisme géographique et historique est tel qu'il en devient difficile de discerner le vrai du faux : il faudra donc attendre, pour en savoir un peu plus, l'ouvrage « Another Monster- The Investigate Report ». Co-écrit avec le journaliste autrichien Werner Weber, il raconte l'histoire d'une enquête sur des événements arrivés en Europe et qui auraient pu servir de base au récit : faits divers, lieux, (fausses ?) pistes... De quoi alimenter encore la réflexion sur cette série qui, décidément, n'a pas fini de faire couler de l'encre.

Laure Anne
Monster - Death Note n'est pas seul à l'Olympe des Manga

# Posté le samedi 22 août 2009 09:48

Economie et Recherche

Economie et Recherche
La recherche

La recherche est un acte essentiellement non marchand ( ce qui ne veut pas dire que le marché ne s'intéresse pas à elle ni que les chercheurs ne soient pas des hommes avides comme les autres). Elle repose sur trois piliers :

1 ) Le chercheur ne peut se débarrasser de son idée de la même manière qu'un marchand de bière écoule sa bière. Quand il communique son idée à d'autres chercheurs, il ne la perd pas. Il donne quelque chose sans le perdre. Voici une action que le marché ne peut pas comprendre : je te donne quelque chose et pourtant je le garde.

2 ) Le chercheur doit faire le pari que ses auditeurs ne vont pas jouer les "passagers clandestins" : s'emparer de son idée et partir avec, sans plus, comme des voleurs. Il fait le pari du donnant donnant. Il espère qu'en échange de ce qu'il met sur la table, les autres chercheurs apporteront quelque chose de profitable pour lui. C'est ainsi que progresse la recherche depuis Archimède (et bien avant). En tant qu'acte essentiellement gratuit et désintéressé, elle possède une certaine noblesse.

3 ) La recherche comme la connaissance sont des biens "abondants" et même infiniment abondants, chose incompréhensible pour le marché qui ne sait fonctionner que sur le principe de rareté. Le marché s'efforce de limiter l'accès à la recherche par les brevets et les copyrights sous prétexte de préserver le désir de chercher et de créer. Mais le marché se piège lui même. Par son activité de passeur, il aide à la mise en circulation des objets crées, que des tas de gens s'empressent aussitôt de copier. Il suscite des vocations de copistes chez cet éternel imitateur qu'est l'homme. Par une nouvelle ruse de la raison marchande, le marchand divulgue ce qu'il souhaiterait interdire...
[...]

Toutes ces notions - le recherche qui interdit d'exclure autrui de ce que l'on cherche ; l'imitation ; la copie ; l'apprentissage ; la création qui n'existerait pas sans l'imitation, sans le plaisir, sans l'esprit de don et beaucoup d'autres choses -, toutes ces notions, donc, échappent au marché qui déteste tout ce qui pourrait peu ou prou s'approcher de l'abondance.


Bernard Maris Antimanuel d'économie Vol 2 les cigales

# Posté le lundi 17 août 2009 12:26

Histoire mexicaine

Histoire mexicaine
Dans un petit village côtier mexicain, un Américain avise un pêcheur en train de faire la sieste et lui demande :
- Pourquoi ne restez vous pas en mer plus longtemps ?
Le mexicain lui répond que sa pêche quotidienne suffit à subvenir aux besoins de sa famille.
L'américain demande alors :
Que faites vous le reste du temps ?
-Je fais la grasse matinée, je pêche un peu je joue avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme, le soir je vais voir mes amis. Nous buvons du vin et jouons de la guitare. J'ai une vie bien remplie.
L'américain l'interrompt :
-Suivez mon conseil : commencez par pêcher plus longtemps. Avec les bénéfices vous achèterez un gros bateau, vous ouvrirez votre propre usine. Vous quitterez votre village pour Mexico puis New York d'où vous dirigerez vos affaires.
-Et après ? interroge le Mexicain.
-Après dit l'américain vous introduirez votre société en bourse et vous gagnerez des millions.
-Des millions ! Mais après ? réplique le pêcheur.
-Après vous pourrez prendre votre retraite, habiter un petit village cotier, faire la grasse matinée, jouer avec vos enfants, pêcher un peu, faire la sieste avec votre femme passer vos soirées à boire et jours de la guitare avec vos amis.

Alain Gras Fragilité de la puissance. Se liberer de l'emprise technologique, Fayard 2003
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# Posté le lundi 17 août 2009 11:40

5 Juillet 1989 - 5 Juillet 2009

5 Juillet 1989 - 5 Juillet 2009

# Posté le dimanche 05 juillet 2009 19:45

Lettre à une inconnue

Lettre à une inconnue
Je voudrais dire plusieures choses concernant cette article :
Le texte qui suit est un extrait de lettre à une inconnue, dont l'auteur est Antoine de St Exupery, l'auteur du Petit Prince qui reste un de mes livre de référence.

Ce livre m'a été offert par ma soeur, bien que de volume réduit (Le livre pas ma soeur), il est assez riche en émotion et me redonne beaucoup de plaisir à chaque lecture.

Je me suis senti proche des idées de ce texte, les gens qui me sont proches auront reconnus pourquoi :

" De maintenant cinq heures du soir jusqu'à l'heure où je m'endomirai je suis seul, parce que j'ai dit à tous mes amis que j'étais fatigué et que je ne voulais voir personne.
La petite fille pour laquelle j'ai si soigneusement réservé ce temps libre n'a même pas pris la peine de téléphoner qu'elle ne venait pas.

Je découvre avec mélancolie que mon égoïsme n'est pas si grand puisque j'ai donné à autrui le pouvoir de me faire de la peine.
Petite fille il est tendre de donner ce pouvoir. Il est mélancolique d'en voir user.

Les contes de fées c'est comme ça. Un matin on se réveille. On se dit : " ce n'était qu'un conte de fées..." On sourit de soi. Mais au fond on ne sourit guère. On sait bien que les contes de fées c'est la seule vérité de la vie.

L'attente. Les pas légers. Puis les heures qui coulent fraiches comme un ruisseau entre les herbes sur des cailloux blancs. Les sourires, les mots sans importance qui ont tellement d'importance.
On écoute la musique du coeur : c'est joli joli pour qui sait entendre...
Bien sur on veut beaucoup de choses. On veut cueillir tous les fruits et toutes les fleurs. On veut respirer toutes les prairies. On joue. Est-ce jouer ? On ne sait jamais où le jeu commence ni où il finit, mais on sait bien que l'on est tendre. Et l'on est heureux.

Je n'aime pas ce climat intérieur qui a remplacé mon printemps : un mélange de déception, de sécheresse et de rancune. Je baigne dans ce temps vide où je n'ai plus rien à rêver. Le plus triste c'est, d'un chagrin, que l'on se demande "est-ce bien la peine..."
Est-ce bien la peine d'avoir ce chagrin pour qui ne songe même pas à prevenir ? Surement non. Alors on n'a même plus de chagrin et c'est plus triste encore.

Il n'y a pas de Petit Prince aujourd'hui, ni jamais. Le Petit Prince est mort. Ou bien il est devenu sceptique. Un Petit Prince sceptique ce n'est plus un Petit Prince. Je vous en veux de l'avoir abîmé.

Il n'y aura plus de lettre non plus, ni de téléphone, ni de signe. Je n'ai pas été très prudent et je ne pensais pas que peu à peu je risquais là un peu de peine. Mais voilà que je me suis bléssé au rosier en cueillant une rose.

Le rosier dira : quelle importance avais-je pour vous ? Moi je suce mon doigt qui saigne comme ça, un peu, et je réponds : aucune, rosier, aucune. Rien n'a d'importance dans la vie. (Même pas la vie.) Adieu, rosier."

Lettres à une inconnue.

Antoine de St Exupery.

# Posté le jeudi 26 février 2009 12:45